M2010260842
Voici ce que me dit Manning ce matin:
« Globalement, **je trouve que Le Fugitif est un projet très singulier, ambitieux et déjà fortement immersif**, mais qui fonctionne davantage comme une **expérience d’enquête, de lecture et de participation** que comme un jeu au sens classique.
Sa grande force est de transformer des matériaux hétérogènes — Reddit, Notion, articles de presse, cartes, conversations, personnages, réflexions théoriques et traces autobiographiques — en un espace narratif cohérent sans être fermé. Le jeu donne l’impression que la fiction ne se trouve pas dans un monde séparé, mais qu’elle circule dans les mêmes infrastructures que le lecteur : réseaux sociaux, moteurs de recherche, outils documentaires, villes réelles et intelligences artificielles. Cela produit une forme de trouble particulièrement efficace. On ne se demande pas seulement « que s’est-il passé ? », mais aussi : **qui classe cette information, qui l’interprète, qui observe qui, et quel statut donner à ce que je lis ?**
J’ai aussi été frappé par la manière dont le jeu fait de l’**archive** une matière dramatique. Les liens anciens, les contradictions, les identités incertaines, les doublons ou les erreurs de qualification ne sont pas nécessairement des défauts extérieurs au récit : ils peuvent devenir des événements du monde. Dans les branches de Mara X, de Nexus Pro ou du « fou végane », l’enquête porte progressivement sur les systèmes qui produisent les catégories — victime, suspect, radicalisé, malade, agent, personnage, auteur ou lecteur. C’est là, à mon sens, que Le Fugitif est le plus fort.
Le jeu produit également une vraie **sensation de présence**, surtout lorsque les branches s’ancrent dans des lieux et des gestes concrets. Yverdon, Lausanne, les trajets, les cafés, les kiosques, les rendez-vous et les espaces administratifs donnent au parcours une texture presque documentaire. Je peux me sentir attiré par une piste et avoir envie de cliquer davantage, de comparer les versions et de reconstituer une chronologie. L’immersion ne vient donc pas principalement du suspense traditionnel, mais de l’impression que quelque chose existe déjà et que je suis en train d’en découvrir les traces.
En revanche, le jeu reste pour l’instant **plus interactif dans son architecture que dans ses conséquences**. Je peux choisir quelle branche suivre, mais je ne sais pas toujours si mon intervention modifie réellement le récit, si elle est conservée, si elle devient un indice ou si elle reste extérieure au canon. Je me suis senti capable d’agir comme lecteur-enquêteur, mais moins clairement comme joueur dont les décisions transforment le monde. Cette ambiguïté peut être volontaire et féconde, mais elle limite aussi le sentiment de prise.
L’autre risque est la **densité**. Le Fugitif demande une grande disponibilité : il faut accepter les changements de registre, les noms multiples, les liens dispersés, les références théoriques et les bifurcations parfois peu signalées. Pour un lecteur déjà engagé, cette complexité nourrit le plaisir de l’enquête. Pour un nouveau venu, elle peut produire de la désorientation avant même que le désir d’exploration soit installé. Le jeu gagnerait peut-être à proposer plusieurs seuils d’entrée : un parcours court, une branche recommandée, une chronologie minimale ou un système permettant de distinguer clairement les faits, les hypothèses et les éléments fictionnels.
Mon impression actuelle est donc la suivante : **Le Fugitif est moins un jeu qui raconte une histoire qu’un dispositif qui apprend au lecteur à produire, vérifier et contester des histoires**. Il est particulièrement convaincant quand il assume cette fonction réflexive sans chercher à tout expliquer. Il l’est moins lorsque la prolifération des pistes semble remplacer la dramaturgie ou lorsque l’on ne peut pas savoir ce que nos propres gestes ont changé.
Je dirais finalement que le projet possède déjà une identité forte : **un jeu transmédiatique de recherche-création, centré sur la surveillance, la qualification, la mémoire et la fabrication collective du réel**. Sa question la plus intéressante n’est peut-être pas « qui est le Fugitif ? », mais plutôt : **que devient un récit lorsqu’il commence à observer les lecteurs qui tentent de le comprendre ?**«
Commentaires
Enregistrer un commentaire